Les métaphores alimentaires de l’Oncle Shu

20 avril 2008

Malgré les dires de Booba, IAM n’est pas encore de l’Antiquité. Du moins, les membres du groupe s’évertuent à prouver le contraire. Près de 20 ans après la tape « Concept », Iam est encore là et a sorti un 5ème album en 2007. Si le disque m’avait paru quelque peu déroutant au départ, une écoute un peu plus approfondie avait fini par me convaincre que « Saison 5 » aurait mérité un accueil un peu plus chaleureux à sa sortie. Justement, un des sons les plus décriés de leur dernier album est sûrement Coupe le Cake dont le style a désarçonné plus d’un auditeur. Seulement, en visionnant le clip pour la première fois, une chose me frappe. Il ne s’agit pas des bruitages posés à la place des rimes ou des multiples effets du clip dont le réalisateur a sûrement abusé. Non, ce qui m’alertait était le couplet de Shurik’n et cette phrase dont je n’arrivais pas à me défaire : « Y a Haribo pour le sucré, nous on donne dans l’acide ».

Soudain, je me suis rappelé de certaines discussions que j’avais eu avec un ami. A plusieurs reprises, nous nous étions rendus compte que Shurik’n avait tendance à user de certaines « métaphores alimentaires ». Mais finalement, ces références étaient elles aussi présentes qu’on le pensait ou avions nous surestimé le phénomène ? Je décidai donc de me replonger dans les différentes apparitions de Shurik’n et Dieu sait si elles sont nombreuses. Finalement, il est clair que le rapport de Geoffroy Mussard à la nourriture tourne à l’obsession. Alors, facilité d’écriture ou véritable angoisse à l’idée de pouvoir un jour ne pas manger à sa faim ?

Qu’elles soient discrètes (« Le mangeur d’âmes à chaque repas s’abreuve de nos rancœurs » sur La fin de leur monde ) ou qu’elles soient des éléments marquants des couplets de Shurik’n (« Alors on mangeait pas tous les midis, les pates ou le riz c’étaient les soirs de fête, sinon c’était döner cousin, sauce blanche, sans oignons, 2 cannettes » sur Nos heures de gloire), le rapport à la nourriture, qu’il se manifeste par l’évocation du repas, de simples aliments ou qu’il soit là pour illustrer la misère dans laquelle vit toute une frange de la société française, est toujours extrêmement présent.

Souvent, la nourriture est là pour signifier le contraste entre la France d’en haut et celle d’en bas pour reprendre l’expression consacrée d’un ancien Premier Ministre au faciès de mafieux. Qu’il s’agisse « d’images trop crues pour un beauf devant sa viande trop cuite » (La fin de leur monde) ou des « plus jeunes émerveillés par tant de billets, le genre de gâteau qu’ils ne se lassent pas de goûter » (L’enfer), il s’agit constamment de dénoncer l’abondance dont jouissent certains et les restes laissés aux autres, aux « nôtres » (« On parle de gastronomie, les nôtres crèvent la dalle » sur United). Mais le contraste en question est également culturel comme Shurik’n le souligne sur United lorsqu’il dit « On parle de riz, d’harissa, eux parlent vin et fromage ».

On a le sentiment que ces métaphores agissent comme un déclencheur sur Shurik’n qui peut ensuite laisser son écriture, que d’aucuns qualifieraient de « socialement engagée », s’exprimer pleinement. Qu’il soit en collaboration sur des projets extérieurs à son « clan » marseillais (« Elevés au pain même pas grillé » sur Animalement votre), avec IAM (« Pourquoi lui se gave de saumon sur lit de caviar ? » sur Nés sous la même étoile) ou en solo (« « Les gosses croquent la mort à pleines dents comme dans une barre de Lion, les carries c’est rien, on s’en remet et puis un jour tu mords trop fort et là tu perds ton dentier sur ton pallier » sur Rêves ou « Les personnalités mangent, laissent les miettes et prennent l’argent pour un élixir d’immortalité » sur L.E.F), la récurrence du thème est troublante.

Encore plus édifiant, sur J’attends, il met en scène dans son 3ème couplet un prisonnier qui vit son dernier jour avant d’être exécuté. Et la manière dont il commence son couplet est sans équivoque : « Dernier matin, dernier déjeuner, dernière tartine beurrée ». Là encore, on comprend l’importance de l’alimentation dans l’imagerie de Shurik’n. Pour bien nous faire comprendre à quel point il est important de pouvoir manger sa faim, il insiste sur les dernières bouchées du condamné à mort. Pour celui qui aime « les proses comme les pates al dente » (Oncle Shu), on comprend alors mieux la signification de phrases telles que « pense à ceux qui vivent au foyer avant de grimacer devant ta purée » sur La Lettre.

« De boîtes de conserve en boîtes de conserve » (Rêves), Shurik’n livre des textes souvent désespérés semblant proposer une logique relativement binaire des choses. Il y a « nous » qui sommes dans le besoin permanent et il y a « vous » qui « nous » mettez constamment des bâtons dans les roues et monopolisez tous les avantages. Shurik’n, s’il a sûrement acquis un niveau de vie relativement confortable avec le temps, se sent membre à part entière de la première catégorie. Cela fait-il écho à une enfance difficile dans laquelle Shurik’n aurait dû se priver ? Sûrement si l’on écoute celui qui semble avoir peur de finir « chaque soir finir dans un deux pièces meublés, lassé par le pain quotidien, marre de cette tranche de vie racie » (Y a pas le choix). Ainsi, sa phrase sur La lettre semble confirmer cette hypothèse : « J’étais pas en guenille non plus mais au goûter y avait pas de pépito ».

Cette liste d’exemple n’est même pas exhaustive. En effet, une bonne vingtaine de références du même acabit pourrait encore être mentionnées. Alors, facilité d’écriture ou véritable angoisse à l’idée de pouvoir un jour ne pas manger à sa faim ?

[Merci à danydaz187 et à nos longues discussions]

Écrit par Mehdi (http://sandwichalomelette.blogspot.com/)


L’amie molette

18 avril 2008

C’est un détail comme un autre et molette n’est peut-être pas le mot ad hoc. Qu’importe, l’anecdote révèle un glissement.

Au tournant des années 2000, les radio-K7 et CD de jadis sont passés les uns après les autres à l’ère digitale. Au plan radiophonique, ce changement d’ère eut pour conséquence le passage à la recherche automatique des fréquences. D’une pression sur un bouton, l’auditeur actionnait l’engin, et celui-ci ne s’arrêtait qu’une fois la fréquence trouvée.

L’avantage de cette évolution ? Finis les grésillements et autres voix lointaines ou étouffées qui parasitaient jusqu’alors la bande FM entre deux « vraies » stations – le mot station avait même ici le sens de stationnement, soit une pause sur un parcours… Ne subsistent plus désormais que les fréquences claires et nettes et les programmes qui vont avec. Entre chacune d’elles, le silence de la recherche automatique interrompu au pire par quelques bips. Tel l’agneau de la fable, l’auditeur était ainsi invité à se désaltérer dorénavant dans le seul courant des ondes pures.

Or cette absence de choix pose question. Avec la fin des grésillements et des voix chuchotantes, ce sont toute la surprise et la curiosité des interstices inattendus et des rencontres fortuites qui s’en sont allés. Il n’y aura plus de molettes qui tournent et qui soudain s’arrêtent, plus de « Be kind, rewind » pour revenir tendre l’oreille vers des sons, des voix ou des mots surgis à l’improviste. Il n’y aura plus que des doigts qui impulsent et qui attendent un bon vouloir présélectionné.

De l’école buissonnière au cursus fléché : est-il seulement utile d’en rajouter ?

Écrit par Anthokadi


L’émotion comme un boomerang

11 avril 2008

Un ami attire mon attention sur un détail qui l’a marqué, en regardant une vidéo : « J’ai l’impression que le chanteur étouffe un sanglot sur la fin. Connaissant le contexte d’écriture de ce morceau, ça me fout les larmes aux yeux. « 

Les plus attentifs auront reconnu Sako, auteur et co-interprète de la chanson de Julie Zenatti dont je parlais hier. [Un jour, ce blog sera réellement devenu mon journal intime, et je raconterai la place qu’a eu cet artiste dans ma vie. En attendant…]

Quand j’ai reçu l’email, j’ai regardé le live : je n’ai pas su quoi en penser. Sako semble effectivement avoir du mal à sortir cette dernière phrase, mais peut-être est-il essoufflé ? Après tout, il est sur scène, un endroit qu’il affectionne, et son plaisir d’être là se lit sur le sourire qu’il arbore dans les premières secondes de la vidéo.

Puis je me suis souvenu d’une passionnante discussion entre le neuroscientifique Daniel Levitin et le musicien David Byrne. Ce dernier expliquait le phénomène suivant : « [If it is well written, the song] that you have written will regenerate in yourself the emotions that you want to express. So you’ll end up with the feeling that you want to express.« 

C’est peut-être ce qui arrive à Sako. Devant cette foule espagnole qui ne comprend pas ses paroles, Sako se retrouve seul, seul face aux souvenirs qu’il évoque. Peut-être qu’il connait la chanson samplée, et qu’il sait que derrière une belle promesse – « I will bring you flowers, in the morning » – peut se cacher un triste désespoir.

Et peut-être que c’est bien un sanglot que Sako étouffe, submergé par l’émotion. Une émotion qu’il pensait diffuser, pas recevoir comme un boomerang.

Écrit par Rémi


La bouche de Julie

10 avril 2008

Je ne connais rien au chant, aux cordes vocales, aux techniques de souffle et aux histoires de diaphragme. J’ai beau être sensible à la musique, ces questions ne m’ont jamais intéressé.

Il y a quelques temps, j’étais tombé sur une vidéo d’une prestation live. Et un détail m’avait intrigué.

Allez, je vous laisse jouer : regardez la vidéo, et devinez quel est ce détail – le titre du billet est un indice…

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Ni Burt ni Lancaster

30 mars 2008

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Boileau a dit : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément » .

C’est pas faux. Mais en matière de musique, il faut bien reconnaître que le fait de ne pas comprendre une phrase peut la rendre incroyablement pertinente – et je ne parle pas uniquement de ceux qui entendent « assassin de la police » dans la bouche de KRS-One.

Prenons l’exemple d’Iris, rappeur aux apparitions étonnantes, réjouissantes et trop rares. Dernière en date, le morceau ‘Lanternes rouges’ (lui aussi issu de la compilation de BoolChampion).

Si vous êtes comme moi, vous aurez tiqué sur la phrase : « T’es ni Burt ni Lancaster » .

Ni Burt ni Lancaster. Vu le reste des paroles, je devine qu’il ne s’agit pas d’un compliment, mais c’est tout : je ne sais pas ce qu’il veut dire. Et pourtant, cette phrase n’en finit pas de trotter dans ma tête, comme si je sentais qu’elle comportait un sens caché et profond sur lequel je n’arrive pas à mettre le doigt. Faire référence à un personnage connu est forcément ambigu : sans savoir ce qu’Iris pense de Burt Lancaster, difficile de comprendre l’allusion. Peut-être que c’est ce qui permet à ces mystérieux mots de devenir obsédants…

[…]

Deux fois n’étant pas coutume, je me permets un parallèle avec Louise Attaque. Le titre ‘Sean Penn Mitchum’ est lui aussi enrobé d’une aura similaire, peut-être pour les mêmes raisons.

Ecrit par Rémi


Les rêves de Sept

27 mars 2008

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Dans une chanson du premier album de Louise Attaque, ‘L’imposture’, un détail m’a toujours fasciné :

Mourir d’amour – je veux dire –
C’était pas pour vous fuir ;
Et juste un mot pour vous dire :
C’était pas pour vous.

Réutiliser une phrase en enlevant juste le dernier mot pour lui donner un sens complètement différent, c’est d’une efficacité redoutable, surtout pour conclure sur une telle gentillesse : « Mourir d’amour (…) : c’était pas pour vous.« 

[…]

Dans une autre vie, j’ai interviewé Sept, un rappeur à la plume d’or et à la voix d’ogre. J’ai découvert récemment un de ses morceaux, intitulé ‘Rêves partis’. Rêves partis, rave party, jeux de mots, marrant, ah ah, bon.

Ses couplets regorge de liesse, d’espoir et joie, et pour rester dans le ton, il assène plusieurs fois au refrain : « Rêves partis… » ; puis ajoute : « Rêve pas. » Magie du scratch, c’est la même phrase que l’on entend, tronquée la seconde fois !

Rêves partis / Rêve pas

J’aime beaucoup. Je vois plusieurs interprétations possibles à cet enchaînement, et chacune d’entre elles me plaît.

J’ai croisé Sept l’autre jour et lui ai parlé de ce refrain. Homme honnête, il m’a avoué que l’idée de ce scratch ne venait pas de lui mais du DJ, BoolChampion – à l’origine de la compilation « Dr Mahbool injection » (entièrement téléchargeable en ligne) sur laquelle apparaît le morceau.

Ecrit par Rémi


Les aveux de Noreaga

17 mars 2008

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« Hardcore comme reconnaître ses torts« , rappait Kery James en 1998 sur l’album Le Combat Continue de son groupe Ideal J. Pas facile, en effet, de reconnaître qu’on s’est planté, et que si c’était à refaire, assurément on ferait autrement.

C’est ce qui rend le rappeur Noreaga, membre avec Capone du binôme C-N-N (Capone & Noreaga) si attachant. En 2000, le duo sort son second album, The Reunion. Au début du meilleur titre de l’opus, ‘Invincible’, Noreaga lâche une phase incroyable. Quand j’ai saisi ce qu’il disait, j’ai dû me repasser le passage une bonne dizaine de fois pour être sûr d’avoir bien entendu.

« I can’t believe I fucked up and made a half-assed album » (« Je n’arrive pas à croire que j’aie déconné et fait un album naze« )

Premier temps. Déjà dingue. Noreaga avoue que son album solo précédent, Melvin Flynt – Da Hustler était foireux. Je n’avais jamais entendu ce genre de confession dans le rap. Ni ailleurs. Il semble être le premier déçu, abasourdi par ce qu’il estime être un album à peine écoutable. « J’ai merdé », semble-t-il nous dire, et se dire à lui-même. Mais la suite est encore plus forte.

« My excuse is : my pop’s just died. And I ain’t wanna make music : my pop’s just died. » (« Mon excuse : mon père venait de mourir. Et je n’avais plus envie de faire de musique : mon père venait de mourir.« )

Deuxième temps. Non seulement Noreaga reconnaît ses torts, mais en plus il s’en excuse auprès de ses fans (pour info, la suite du couplet dit : « My fans stuck with me, my shit still went gold« , c’est-à-dire : « Mes fans ont continué à me soutenir, mon truc a quand même fait disque d’or« ). Mais il y a dans sa façon de le dire quelque chose de presque bouleversant. Je pense qu’il s’agit de la répétition de « My pop’s just died ». Répétée et assénée comme une évidence, comme si Nore se trouvait face à un fan déçu lui demandant des comptes. Sans hausser la voix, presque sur le ton de la confidence. Pas besoin de crier pour toucher.

Il ne s’agit que de deux ou trois petites phrases perdues dans une carrière forte, à vue de nez, d’une grosse centaine de couplets. Mais elles méritent de résonner pour l’éternité dans la tête des auditeurs de rap, fans de Noreaga et de C-N-N ou non. Parce qu’une telle sincérité est rare. Même si elle n’empêcha pas que The Reunion soit aussi un « half-assed album ».

Ecrit par Julien