L’angle du pli

5 novembre 2008

Je lis souvent dans le métro. Et lorsque je tombe sur un passage que je veux noter plus tard, la méthode la plus simple pour moi est de plier un coin de la page.

Seul problème : quand, à la fin du livre, je parcours les pages à la recherche des coins pliés, ça me prend parfois du temps de retrouver ce qui m’avait frappé à la lecture.

J’ai trouvé une solution. Je plie le coin de la page de sorte que la pointe indique où se trouve la phrase à noter.

[…]

Voilà, voilà…

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L’invincible armada

10 juillet 2008

Si l’intitulé-même de ce blog souligne l’importance des détails (pluriel), chaque billet s’attelle souvent à mettre en avant un détail (singulier). Pourtant, c’est une armada de détails qui fait parfois la différence, sans que l’on puisse extraire un détail en particulier.

Cette réflexion a pointé son nez lors de la lecture de « The winner within », essai autobiographique écrit par Pat Riley, entraîneur mythique de basket-ball américain. Parmi les clés de sa réussite à la tête des Los Angeles Lakers, il raconte la mise en place d’un système d’analyse des actions des joueurs, bien plus précis que les statistiques habituelles (points, rebonds, passes décisives, interceptions, etc.). Pour cela, il avait défini une liste des gestes à encourager ; par exemple, aller au rebond à chaque tir ou aider un coéquipier qui s’est fait déborder en défense. En mesurant chacun de ces détails, dans leur intention plus que dans leur résultat, Pat Riley faisait prendre conscience à ses joueurs de l’importance des petits gestes invisibles, qui n’apportent aucune gloire individuelle mais qui, mis bout-à-bout, mènent à la victoire.

J’ai récemment pu mettre en application cette approche, lors d’une partie de Risk 2210.

Risk est un jeu de société. Sur une carte du monde, les joueurs sont à la tête d’armées et doivent atteindre un objectif secret. Pour cela, ils définissent des stratégies d’attaques – qui se jouent aux dés – ou d’alliances – qui se jouent des amitiés. Méprisé par les puristes pour la place trop grande qu’il accorde au hasard, Risk demeure le jeu de stratégie le plus populaire, au point d’avoir engendré de nombreuses déclinaisons. Ces déclinaisons conservent le principe de base (conquérir les territoires adverses) mais font évoluer les règles, la carte et les pions.

Risk 2210 est une de ces déclinaisons, tendance futuriste. On joue toujours sur une carte du monde, mais il est désormais possible d’envahir les mers, d’aller sur la lune ou de déclencher des attaques nucléaires ! Rajoutez à ça des cartes aux pouvoirs spéciaux, une monnaie d’échange, davantage de dés et un système de paris pour déterminer l’ordre des joueurs à chaque tour, et vous obtenez un jeu qui rend impossible toute stratégie à long terme.

Grisantes au départ, ces mille possibilités offertes à chaque tour se transforment en une sensation assez frustrante de ne rien contrôler, tant que l’on reste dans une logique de stratégie à long terme. Pourtant, dès lors que l’on renonce à tout prévoir à l’avance, on découvre une autre manière de jouer, radicalement différente mais non moins intéressante : sauter sur les opportunités qui se présentent pour multiplier les micro-actions bénéfiques. On en revient à cette histoire d’armada de détails. Dans le lot, il est sûr que des tactiques vont tomber à l’eau, que des attaques vont se heurter à un mur, que des imprévus vont survenir ; mais au final, peut-être que la défaite adverse ne tiendra qu’à un fil, et que c’est le petit déplacement de la ligne de défense effectué trois tours plus tôt qui sera décisif. Et plus le nombre de ces actions est grand, plus les probabilités de victoire sont élevées, au point de transformer cette somme de détails invisibles en une invincible armada.

[…]

Le lien entre basket et stratégie de guerre ne vous parait pas évident ? Je comprends. La dernière fois que j’ai tenté ce parallèle, c’était pour enseigner à des benjamins comment appliquer les principes de « L’art de la guerre » de Sun-Zi dans un match de basket. Je ne les avais pas senti très réceptifs. Ce premier entrainement a aussi été la fin de ma carrière d’entraineur.


Sherlock House

30 avril 2008

Quelque chose m’a toujours intrigué dans la série « Dr. House ». Je n’avais jamais réussi à mettre le doigt sur ce détail, ou plutôt sur cet ensemble de détails. Jusqu’à ce que je voie le dernier épisode de la troisième saison, diffusé la semaine dernière sur TF1.

Au cours de la séquence finale, le réalisateur nous montre Gregory House rentrer chez lui. La caméra reste à l’extérieur, puis effectue un lent travelling lorsque la porte se referme pour passer devant la fenêtre et nous permettre d’observer ce que fait House – il ouvre un colis qu’il vient de recevoir, mais l’intérêt n’est pas là.

Entre la porte et la fenêtre, la caméra passe devant le numéro de son appartement. C’est ce qui m’a soudain fait comprendre que cette série est en fait un long hommage à « Sherlock Holmes », l’oeuvre littéraire d’Arthur Conan Doyle. Car ce numéro est le 221, référence directe à l’adresse de Sherlock Holmes à Londres, le 221B Baker Street.

Impossible, dès lors, de ne pas établir un grand nombre de correspondances à partir d’autant de détails qui laissent penser que « Dr. House » n’est, d’une certaine façon, qu’une adaptation joyeusement cinglée et dans le monde médical des enquêtes du plus célèbre détective de la littérature mondiale. Et que House est une sorte de réincarnation d’Holmes au XXIème siècle.

Les noms, déjà. House/Holmes. Les deux sont très proches. Le meilleur ami (le seul ami) de Gregory House s’appelle Wilson. Entre le Dr. Wilson et le Dr. Watson, il n’y a également qu’un pas. Les deux jouent d’ailleurs grosso modo le même rôle : celui de soutiens sans faille, sympathiques et dévoués à défaut d’être vraiment fûtés.

Ensuite, au niveau des caractères. House et Holmes sont deux génies misanthropes rejetant la compagnie du reste de la société, sûrs d’eux et pleins d’arrogance. Tous deux sont des toxicomanes : Holmes est accro à la cocaïne ; House à un médicament anti-douleur, la Vicodin. Et c’est seulement lorsqu’ils sont sous l’effet de ces produits qu’ils sont pleinement efficaces. Enfin tous deux sont des passionnés de musique, qui leur sert de refuge autant que de loisir. Sherlock Holmes pratique le violon. Gregory House joue de la guitare et du piano.

Dans leur façon d’enquêter, les liens sont nombreux. Le détective privé et le médecin avancent par déductions, qu’ils sont souvent les seuls à comprendre, aidés également par un sens incroyable de l’observation. On peut aussi très bien assimiler le reste de l’équipe de House aux policiers de Scotland Yard qu’Holmes prend sans cesse un malin plaisir à devancer et à rabrouer, même s’il arrive qu’ils l’aident – presque involontairement. Enfin, tous deux ne s’attachent pas à leurs clients/patients, ne les considérant que comme des cas, des énigmes à élucider. Une fois le mystère éclairci, ils rompent tout contact.

Cette multitude de correspondances aura sans doute sauté aux yeux de beaucoup de télespectateurs. mon cerveau doit être plus lent ; il m’aura fallu ce lent travelling, après des dizaines d’épisodes, pour faire enfin le rapprochement. Il y a sûrement d’autres points communs, mais ceux-ci me semblent les plus évidents.

Ecrit par Julien


Comme une horloge

19 avril 2008

Alain Robbe-Grillet, « Les Gommes », 1953.

Chapitre Un

« Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d’eau gazeuse; il est six heures du matin.

Il n’a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu’il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde à sa place exacte.

Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne d’erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu’ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l’ordonnance idéale, introduire çà et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur oeuvre : un jour, au début de l’hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux.

Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d’être déverrouillée, l’unique personnage présent en scène n’a pas encore recouvré son existence propre. II est l’heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor.

Quand tout est prêt, la lumière s’allume…

Un gros homme est là debout, le patron, cherchant à se reconnaître au milieu des tables et des chaises. Au-dessus du bar, la longue glace où flotte une image malade, le patron, verdâtre et les traits brouillés, hépatique et gras dans son aquarium.

De l’autre côté, derrière la vitre, le patron encore qui se dissout lentement dans le petit jour de la rue. C’est cette silhouette sans doute qui vient de mettre la salle en ordre; elle n’a plus qu’à disparaître. Dans le miroir tremblote, déjà presque entièrement décomposé, le reflet de ce fantôme; et au-delà, de plus en plus hésitante, la kyrielle indéfinie des ombres : le patron, le patron, le patron… Le Patron, nébuleuse triste, noyé dans son halo.« 

Ecrit par Julien


Le home run selon Jakob Nielsen

19 mars 2008

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Cela va donner raison à ceux qui pensent que je suis un geek qui ne s’assume pas : je viens de finir un livre de Jakob Nielsen, intitulé « Designing web usability : the practice of simplicity« .

L’objet du livre est d’étudier ce qui rend les sites web plus faciles à utiliser. C’est bardé d’exemples, de captures d’écrans, de résultats d’enquêtes et de comparatifs.

Jakob Nielsen ne parle pas de code, de balises, de fonctions. En évitant de rentrer dans des détails propres à la réalisation technique d’un site web, il délivre des analyses claires, générales et toujours d’actualité – le livre date de 1999 ! Il s’applique à suivre lui-même son omniprésent conseil de simplicité.

Dans le chapitre de conclusion, il synthétise les 7 caractéristiques d’un site efficace. Chacune commence par une lettre ; mises bout à bout, elles forment un acronyme : HOME RUN.

Prévenant, Jakob Nielsen pense aux lecteurs résidant en dehors de l’Amérique du nord qui ne connaissent peut-être pas le mot home run. Il prévoit donc un petit encadré pour le leur expliquer.

À sa place, j’aurais essayé de résumer le principe du home run dans une partie de baseball. Cela m’aurait permis de partager une petite information avec mes lecteurs qui ignoraient ce qu’était un home run. Ainsi, à travers cette anecdote hors-sujet, ils auraient pu comprendre la référence utilisée, et entrer dans la connivence…

Mais je ne suis pas Jakob Nielsen. Conscient que son acronyme est davantage une astuce mnémotechnique qu’une métaphore profonde, Jakob Nielsen se contente d’expliquer qu’un home run, c’est « une bonne chose, quelque chose que l’on cherche à atteindre au baseball » ! C’est tout ! Et il a bien raison : si quelqu’un n’a jamais entendu le mot home run avant, la meilleure des explications ne suffirait pas à rendre l’acronyme facile à retenir.

Ne serait-ce que par cet exemple de pragmatisme et de lucidité mêlées, ce livre aura été sacrément instructif.

Thank you Jakob.

Ecrit par Rémi


L’âme de George Pelecanos

13 mars 2008

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George Pelecanos aime la musique noire américaine. Dans ses romans, elle occupe une place prépondérante. Il ne se contente pas de signaler que ses personnages écoutent la radio ou un disque, mais les fait discuter de musique, théoriser, acheter des albums, les classer par labels et années de sortie…

« – C’est ce passage-là, dit Quinn en montrant du doigt le lecteur de cassettes de la Chevrolet de Strange.

– Il dit : « Hug her ».

Strange fredonna les paroles :
– « Makes you want to love her, you just got to hug her, yeah. »

– « You just got to fuck her. », dit Quinn. C’est ce qu’il dit. Rembobine la chanson et écoute-la encore une fois.

(…)

– Ecoute, Terry, tu t’obsèdes sur des détails. Par une si belle journée, tu ferais mieux de te laisser porter par la chanson. C’est avec cet album que les Spinners ont débuté chez Atlantic. Certains disent que c’est le plus bel album de soul philadelphien qu’on ait jamais enregistré. »

– Oui, je sais, produit par Taco Bell.

– THOM Bell ! »

– Et ces deux mecs dont tu parles tout le temps, Procter et Gamble ?

– Gamble et Huff. N’empêche, cette musique, c’est le pied. Bon dieu, Terry, il aurait fallu que tu sois…

– … que je sois là, je sais.

– Exactement. Il suffit de rassembler tous les groupes qui jouaient surtout des chansons langoureuses en ce temps-là, les Chi-Lites, les Stylistics, Harold Melvin et Earth, Wind & Fire quand ils faisaient des morceaux lents, et on obtient la plus magnifique période de pop musique de toute l’histoire. C’est comme si l’Amérique avait enfin créé… sa forme d’opéra à elle, tu vois.« 

(George Pelecanos, « Soul Circus », 2003)

C’est un détail de son style d’écriture qui doit, à la longue, agacer plus d’un lecteur. Mais qui m’enchante. Mieux : Pelecanos écrit les livres que je rêve d’écrire. De la même manière que Tarantino réalise les films que je rêve de réaliser. Et il y a du Tarantino dans Pelecanos, et vice versa. Dans cette manie du détail, dans cette volonté de placer des références culturelles populaires. Les discussions entre Derek Strange et son ami Terry Quinn ne sont pas foncièrement différentes de celles entre les gangsters de « Reservoir Dogs » sur le sens caché d’un morceau de Madonna ou de Pam Grier et Robert Forster sur les Delfonics (« Jackie Brown »). Il s’agit toujours de digressions n’ayant rien à voir avec l’intrigue centrale, mais qui permettent de mieux cerner les personnages et leur « background ».

C’est ce détail qui fait toute la saveur des romans de Pelecanos, leur âme. Qui permet un prolongement du roman, si l’on est un peu curieux. Et nous devons être un certain nombre dans ce cas-là, puisque les traducteurs de « Soul Circus » avaient pris la peine de lister, à la fin de l’ouvrage, tous les titres de chansons cités.

Ecrit par Julien