Question suivante

Dans sa mouture actuelle, le dernier article d’un numéro de Première est toujours une interview un peu décalée/second-degré, ambiance soyons-futile-ah-ah-la-vie-est-une-grande-farce. On pourrait penser que des questions sur des points de détails m’intéresseraient, mais non. Je déteste ça. Encore plus depuis le numéro d’avril.

Wes Anderson est le cobaye du mois. Stéphanie Lamome peut être fière de son travail, elle a préparé pleins de questions :

  • Partageriez-vous votre lit plutôt avec Owen Wilson ou avec Luke Wilson ?
  • Vous a-t-on déjà pris pour quelqu’un d’autre ?
  • Préféreriez-vous faire partie de la famille de Paul Thomas Anderson, de Bibi Andersson, de Roy Andersson ou de Pamela Anderson ?
  • Votre plat préféré ?

Bien élevé, Wes Anderson essaye de donner des réponses à la hauteur des questions, pour ne pas froisser son hôte. Mais soudain il dérape. À la question « Vos films cultes français ?« , il commence par citer quelques films de Truffaut, Godard, Carax et Renoir, puis il ajoute « J’aime bien aussi le cinéma d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri, mais j’ai l’impression que les Américains en ont une toute autre interprétation que les Français.« 

Et là, la suite est épatante. Parce que, de suite, il n’y en aura pas. Quelle interprétation les Américains ont des films de Bacri et Jaoui ? Comme nous, Stéphanie Lamome aimerait le savoir, mais la question suivante (« Votre mot français préféré ?« ) lui brûle les lèvres, il faut passer à la suite, elle enchaine. Sans rebondir sur la réponse qui appelait évidemment une relance, une demande de précisions.

C’est fou comme ce détail m’agace.

[…]

Allez, ne terminons pas ce billet sur une note négative, profitons-en pour rebondir sur une expérience personnelle.

Quand j’ai commencé à faire des interviews, j’avais tendance à énormément les préparer avant. Ce qui faisait que j’étais moi aussi très concentré sur mes questions et pas assez sur les réponses qu’on y faisait. Jusqu’au jour où j’ai découvert un phénomène étonnant, que j’appelle dans ma tête « la seconde de trop ».

Mettons-nous en situation :

  1. Je pose une question.
  2. La personne répond.
  3. À la fin de la réponse, je rebondis sur la réponse, ou j’enchaine sur une autre question.

En se focalisant sur l’enchainement des phases 1 et 2, et des phases 2 et 3, on remarquera que s’il y a parfois un silence entre la question de l’intervieweur et la réponse de l’interviewé (le temps de réfléchir à la réponse donnée), l’inverse est rarement vrai. Dès que l’interviewé a fini de répondre, voire avant, l’intervieweur reprend la parole.

Rien que de très normal. Sauf qu’il y a ici un passage secret, qui permet d’accéder à des réponses inédites ! Comment ? En attendant une seconde de trop. C’est-à-dire en laissant volontairement un silence après la réponse, et au moment où ce silence devient gênant, se forcer à attendre une seconde de plus. Et de temps en temps – à votre grande surprise – l’interviewé va reprendre la parole, très souvent en prolongeant la réponse qu’il avait interrompue quelques secondes plus tôt. Et ce qu’il va raconter à ce moment-là, il est très probable qu’aucune question n’aurait permis d’y accéder.

Quand j’ai raconté cette découverte à Yacine_, il m’a dit que c’était un procédé malhonnête. Portant en estime son avis, je ne l’ai jamais réutilisé. À tort ?

Écrit par Rémi

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5 Responses to Question suivante

  1. yacine_ dit :

    Notre conversation sur le sujet doit dater! :)
    Parce que là , j’suis plutôt d’accord avec ce que tu dis dans l’avant-dernier paragraphe. Je ne vois pas ce que j’aurais pu trouver de malhonnête dans ce procédé, en fait. Ah si, peut-être le côté prémédité & systématique…. Mais sinon, je n’y vois rien de mal.

  2. glorb dit :

    Au contraire même ! Finalement c’est une façon de laisser à l’interviewé l’occasion de rajouter quelque chose, un espace de parole supplémentaire beaucoup plus libre que le temps de réponse qui suit immédiatement la question. C’est la possibilité pour lui d’ouvrir sur autre chose, de placer ce qu’il a envie de placer ou non, etc.

    C’est pas plus malohnnête que le principe de l’interview lui-même qui est de toute façon codé. Si tu arrivais sans tes questions et lui sans ses réponses, là on pourrait trouver ça malhonnête de biaiser la spontanéité de votre échange par des calculs de temps de latence. Mais ce n’est pas le cas. :)

    Je n’ai fait qu’une seule interview dans ma vie. Pour le groupe Watcha, de passage au Cylindre, à Besançon, en 2001. J’avais bien travaillé mon dossier, histoire de faire l’interview que j’aurais voulu entendre à la radio faite par quelqu’un d’autre. Bien souvent, on a le droit à des questions assez généralistes, surtout sur un petit groupe, surtout sur une radio campus (!). Au final j’ai capté que certaines questions un peu pointues faisait plaisir au chanteur parce qu’on ne lui posait pas tous les soirs de sa tournée, mais après coup on m’a expliqué que ces questions/réponses n’étaient pas vraiment adaptées à l’auditoire, qui n’était pas nécessairement connaisseur et avait plutot besoin d’une approche généraliste.

  3. Rémi dit :

    @Yacine, je te confirme que notre conversation date (de 2005, probablement). Peut-être que je t’avais présenté les choses différemment à l’époque… Et le côté systématique n’est pas évidemment pas tenable sur une interview, c’est plutôt quelque chose d’assez ponctuel…

    @Glorb : Cette quadrature du cercle de l’interview n’est qu’apparente. Le top, l’objectif qu’il me parait bon de chercher à atteindre, c’est bien de poser des questions spécifiques, qui parle à l’interviewé, tout en obtenant des réponses qui parle à tout le monde. Je ne dis pas que c’est simple, ça demande encore plus de travail que de potasser à fond son sujet, mais c’est possible. D’ailleurs, ce blog n’a pas d’autre but que celui-là, à mes yeux : parler de détails ultra-spécifiques en restant intelligible pour des non-spécialistes.

  4. Sir Loxley dit :

    Ah les silences, ce sont de bonnes techniques d’interview ça. Il ne faut pas en abuser mais ça permet entre autres de laisser plus de possibilité à l’interviewé de s’exprimer, d’approfondir. C’est très intéressant parce qu’une personne qui a envie de parler peut aborder une question a laquelle on ne pensait pas du tout…! Après il ne faut pas en abuser, sous peine de se faire raphaël-mezrahiser.

    Sinon chapeau pour le blog.

  5. Rémi dit :

    Couplés à une vraie écoute, ces silences peuvent effectivement faire émerger des sujets inédits… que toutes les recherches préalables du monde ne soulèveront jamais.

    Sinon, merci !

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