Ponctualité & paramnésie

Réglé comme une horloge. Tous les matins, les mêmes gestes (non, je ne bois pas de Volvic), le départ vers le taff à la même heure à quelques minutes près. Le premier temps référence est celui indiqué par l’horloge de la mairie. Systématiquement, entre 07h06 et 07h11. Ni plus, ni moins.

J’emprunte les mêmes chemins, ne change jamais de trottoir lorsque ça n’est pas nécessaire. Tout est balisé, le summum de la routine, le sommet de l’efficacité. Le circuit parfait pour arriver à l’heure à la gare, étudié et approuvé pour éviter l’obstacle, souvent parent du retard. Un détail est pourtant venu bouleverser ce petit monde d’habitudes. Si de mon point de vue, mon petit monde est aussi bien organisé, j’oublie aussi d’envisager qu’il doit en être de même pour mes semblables qui me précèdent, me suivent, me croisent sur cet axe piéton. Se croiser, justement. Un mercredi comme un autre, je croise comme quasi-systématiquement le matin, les mêmes personnes ; Dans le désordre, souvent. Ce jour-là, je croisais donc celui par qui est né le « trouble ».

Au moment de le croiser, sur le même trottoir, je lui cédais la priorité à cause de l’un de ces pylônes EDF qui jalonne la longue ligne droite du trottoir. Un quart de seconde d’attente pour le laisser passer et éviter soit un choc, soit que l’un de nous ne descende sur la chaussée. Le type passe, fais un signe de tête et chuchote un « merci ». Un quart de seconde plus tard, je ravale l’asphalte, histoire de respecter mon second temps de passage, à l’horloge de la Poste… Entre 07h15 et 07h18, ni plus ni moins.

Jusqu’ici tout va bien mais si l’on ne parle jamais des trains qui partent et arrivent à l’heure, ceux qui défient Chronos sont l’objet de railleries, insultes et autres bloggeries… Ma présence dans cette détaillère (nom féminin – « Véhicule pour transporter le détail, généralement vers l’abattoir.») n’est due qu’au dialogue que ma courtoisie a entamé avec un second round dès le lendemain, sur les sentiers de la gare. Même motif, même punition, mon départ matinal a lieu à l’heure H, passage devant la mairie et son cadran, une centaine de mètres parcourue et je recroise au même endroit, à la seconde près, au mètre près, le type de la veille. Rebelote, sans réfléchir, je le relaisse passer (éducation de merde, tiens). Et là, sensation de déjà-vu gigantesque, la plus puissante que j’ai pu ressentir jusqu’ici. Pour tenter de décrire cette sensation, cela reviendrait à imaginer que l’on vacille entre le rêve et l’irréel. Rêver que l’on dort, ou rêver que l’on rêve que l’on dort. Comme si l’on se trouvait bloqué dans le goulot d’étranglement d’un sablier. Ai-je vraiment déjà vécu ce moment ? Est-ce une illusion ? Un flottement qui dure le temps d’une vie. Le type en face de moi a ressenti la même chose, au même moment. Le face à face s’est soldé par deux éclats de rire devant le burlesque de la scène, et un « merci » que j’avais déjà attendu 24 heures auparavant. A la seconde près. A un rire près.

[Quelques jours plus tard] En rentrant du taff et en parcourant ce fameux trajet à l’envers, je soumets mes poches de manteau à une fouille de rigueur. Je passe par le menu le fouillis général et fais un rapide tri. Une facturette de supermarché, froissée, est déjà promise au rebut. J’en découvre une seconde, l’examine rapidement. J’avais acheté la même chose, les deux mêmes articles, à un mois près, jour pour jour. Je compare les deux facturettes pour en être certain. De nouveau une sensation bizarre, le goût de ce satané sable en bouche. La réalité m’a ironiquement rattrapé assez vite : si j’avais bel et bien acheté les deux mêmes articles, j’avais en revanche payé quelques euros de plus la seconde fois… Qui a dit que l’inflation était un détail ?

Écrit par Somnoleur (http://relais-hasch.blogspot.com/)

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14 Responses to Ponctualité & paramnésie

  1. Rémi dit :

    Un truc m’intrigue.

    Tu passes devant l’horloge de la mairie entre 7h06 et 7h11 (5 minutes de battement). Puis tu passes devant l’horloge de la Poste entre 7h15 et 7h18 (3 minutes de battement).

    Est-ce que ça veut dire que, selon ton horaire de passage au premier repère, tu adaptes le pas de ta marche jusqu’au repère suivant ?

  2. SOMNO dit :

    Oui. De même lorsque je passe devant le second repère. ça sonne très « passage dans les stands » de Formule 1 ou même temps de passage de cycliste, je m’en suis rendu compte et limite, ça me fait peur. d’où le « le summum de la routine, le sommet de l’efficacité » que j’évoque.

  3. Rémi dit :

    J’avais peur que ce blog vire à la séance chez le psy. Mais pas du tout : on est bien dans de l’épanchement de pathologies, mais tendance thérapie de groupe. Et c’est sacrément efficace !

    Ravi de me sentir moins seul…

  4. SOMNO dit :

    Haha ! En tout cas, je suis honoré que le texte ait été suffisamment apprécié pour être publié ici. Honoré, oui.

  5. Rémi dit :

    Et nous sommes honorés d’accueillir ton texte.

    Tu sais, on est obligés d’avoir le succès humble, ici : les deux articles qui semblent les plus appréciés ont été écrits par des invités, Yacine_ et Mehdi :)

  6. Julien dit :

    J’aime beaucoup aussi. Et y’a comme un lien avec le texte de Robbe-Grillet que j’avais posté l’autre jour.

    Tu peux expliquer le choix de l’image d’illustration ? Quelque chose me dit que ça doit être intéressant.

  7. SOMNO dit :

    « Les reptiles » d’Escher parce qu’en fait, la litho suit l’exacte trame et tempo de ce que j’ai écrit. J’ai trouvé ça qui l’explicite mieux que je ne pourrais le faire :

    « La lithographie « Reptiles » (1943) représente le carnet d’esquisses d’Escher, dans lequel il conservait ses projets pour des remplissages périodiques du plan. La figure esquissée acquiert trois dimensions, ce qui lui permet de quitter physiquement le dessin ; le reptile passe sur un manuel de biologie suivi d’une équerre avant d’atteindre un dodécaèdre, poussant un cri triomphal en expulsant de la fumée par ses narines… Mais le jeu prend fin alors que l’animal tombe du mortier en cuivre sur le carnet d’esquisses : il se rétracte en une figure comprimée dans la grille hexagonale… »

    Histoire de baliser un minimum, la chute du dernier reptile correspond à ma découverte de la différence de prix en comparant les 2 tickets de caisse.

    Pour ceux qui ne le savaient pas, je suis tordu hein.

  8. Reivax dit :

    Rémi, sors de ce corps !! :-)

    Ce que j’aime bien avec les blogs, et celui-ci en particulier, c’est que c’est plus intime qu’un site, y’a une sorte d’univers qui fait qu’on se sent un peu comme chez soi – et qui permet de découvrir les gens sous un nouveau jour. Et j’dis pas ça juste par rapport à ce post ou pour faire un clin d’oeil à une certaine embrouille sur l’abcdr, mais l’ambiance est quand même plus détendue en petit comité (et propice à la thérapie de groupe !)

  9. Flyoss dit :

    Ce qui est raconté dans ce billet m’a fait penser à « Un jour sans fin » et j’veux bien croire que ça laisse une drôle d’impression !
    Et puis ce que tu as ressenti, a du aussi peut être se produire au même instant, dans les même conditions, chez la personne que tu as (re)croisé.
    Sinon le dernier paragraphe et la chute déchirent bien !

  10. Julien dit :

    Merci Somno pour les précisions.

  11. SOMNO dit :

    Merci Flyoss et Rémi aussi pour les question de forme. Et de rien, Julien.

    En repensant aux phénomènes de déjà-vu juste avant de pondre ce texte, me suis rappelé d’un « déjà-vu » collectif, truc encore plus improbable s’il en est. Pour les footeux, c’était lors d’un FC Barcelone – Getafe l’an dernier, en Copa del Rey. Enormément de gens ont cru revoir le spectre de Maradona sur le terrain, auteur d’un but quasiment similaire en 1986, face à l’Angleterre en Coupe du Monde. Entre le début de l’action et sa conclusion, tu te dis « Non, il va se faire arrêter à un moment, il peut pas refaire exactement la même ». Et en fait, si.

    et

  12. Julien dit :

    ‘tain, hier en matant le foot j’ai repensé à ce but de Messi et je me suis dit qu’il y avait de quoi faire un billet dessus !

  13. […] décembre 13, 2009 in Chimères Comme d’habitude, mes pulsions ont dicté ma conduite. A chaud, j’ai décidé de répondre comptant, à la hauteur du premier coup porté. Levé plus tôt, je faisais un détour avant de rejoindre l’arrêt de bus qui reliait ma banlieue sud au cœur du centre-ville. Deux semaines durant, j’observais ses habitudes, ses allées et venues. Finalement, ma patience et le calcul auront succédé à mon impulsivité originelle. C’est peut-être pire. Je vis ça comme un appel d’air : plus rien ne sera pareil après ça, une autre vie commencera alors que d’autres voies s’ouvrent à moi, me dis-je. La routine Lui sera fatale finalement : mêmes trajets, mêmes habitudes, mêmes horaires. Je connaîtrais moi-même ce travers une fois que j’aurai moi aussi pris du plomb dans la tête quelques années plus tard. […]

  14. […] Juste devant moi, un septuagénaire s’étant improvisé cycliste pour l’occasion s’arrêtait sur le bas côté de la route, face au trottoir, descendait de son vélo avec beaucoup de précaution et apposait ce dernier contre un réverbère. Il remontait une contre-allée pour se joindre lui aussi à la nuée de personnes s’étant donné rendez-vous sans le savoir. Une femme plus jeune que les autres remontait l’esplanade pour s’en éloigner et se retrouver seul, un mouchoir à la main, les yeux plissés. Le tableau était complet. La dernière touche, c’était le casque sur mes oreilles qui allait me l’apporter, comme si j’avais été convoqué à assister à cette scène avec le petit plus personnalisé : les morceaux s’étaient succédé de manière aléatoire pendant tout ce temps. Au moment où tous les acteurs avaient pris place résonnaient alors les premières notes de « La mort n’est pas une fin », miroir vers Agatha Christie, nouveau clin d’œil du hasard… […]

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