Pour quelques détails de plus

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Les détails importent, surtout quand le temps compte. Car le temps c’est de l’argent et quelques dollars de plus peuvent faire toute la différence. Le Colonel Mortimer et Bounty Killer -chasseurs de primes de leur état- le savent : l’un est patient, l’autre compte jusqu’au moindre centime. Retour sur « Pour quelques dollars de plus », un film dont l’acteur principal est un accessoire : une montre gousset dont s’échappe une mélodie lancinante.

Cette montre, c’est celle d’El Indio, le genre de type en plein délire rigolard devant la violence et qui a souvent des comptes à régler. Alors, à chacun de ses duels, il déclenche en guise de compte à rebours la musique ensorcelante de sa tocante. « Quand ce sera la fin de la musique, tu tireras« . Dans les faits, tu meurs.

Cette ritournelle, c’est aussi celle qui se met en marche quand il a des comptes à régler avec lui-même. Chaque soir avant de s’endormir, elle envahit sa tête obnubilée par un souvenir : celui du jour où il s’est approprié cette montre. Il l’a obtenue en tuant celui à qui il était préféré par la jeune fille dont il s’était épris. Dénouement de son premier meurtre comme de sa première passion ? Le suicide de sa dulcinée pendant qu’il lui délivrait quelques coups de boutoir. De l’amour comme de la mort, il ne lui reste que cette horloge de poche, cadeau volé de l’alliance qui unissait les deux amoureux. Chacun en possédait une. Qu’est devenu l’autre exemplaire ? L’histoire ne semble guère s’en soucier, tout comme le spectateur pour qui ce n’est qu’un détail.

Et il a bien tort, car si la cruauté musicale d’El Indio éblouit l’écran, les détails comptent dans les films de Sergio Leone. Le réalisateur les utilise méticuleusement pour théâtraliser sa mise en scène. Le maître du western spaghetti affectionne autant les gros plans que les panoramas. Le vide, le plein, de près, de loin, mais toujours avec la précision de la petite particularité. Le but ? Utiliser ces petits riens pour forger le caractère d’une civilisation ou chacun ne fait que passer… ou trépasser. Finalement, il ne reste que les héros, de la trempe de ceux qui ne meurent jamais.

Subsistent donc les deux chasseurs de primes, concurrents du même calibre qui devant l’incapacité de se neutraliser scellent une association contre-nature pour récupérer la prime de dix mille de dollars qui pèse sur la tête d’El Indio. Ils remettront les pendules à l’heure lors d’une scène de fin hantée par le détail du film : cette montre gousset et sa petite musique, dont le second exemplaire appartient en fait à Mortimer et semble surgir de nulle part. Ou presque.

Car il ne fallait pourtant pas attendre les dernières minutes du film -peut-être le plus beau final de l’histoire de ce vieux centenaire que l’on appelle cinéma- pour le savoir. Cette montre, le Colonel la tient en main après une heure de narration en prononçant cette phrase d’abord mystique, puis malicieuse une fois le film terminé : « j’estime que les questions ne sont jamais indiscrètes, mais les réponses bien souvent« . Leone ou l’art de suggérer en pointant du doigt. L’évocation semble anodine, malgré l’enchaînement sur les divagations d’El Indio. Elle ne prendra son sens que dans le dernier duel de l’œuvre, révélant qu’une simple histoire de chasseur de prime est en fait celle d’un frère voulant venger une sœur qui a préféré mourir que vivre souillée au pied du cadavre de son homme.

La montre de « Pour quelques dollars de plus » est le symbole d’un cinéma où chaque détail compte au point de résonner en monnaie sonnante et trébuchante. « Là où la vie n’a pas de valeur mais où la mort a parfois un prix », ils ne pouvaient avoir que toute leur importance.

Ecrit par zo. (http://zoctet.wordpress.com)

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3 Responses to Pour quelques détails de plus

  1. SOMNO dit :

    Rah la la, Leone, quoi… Bête de papier, bête de film, putain de metteur en scène. D’ailleurs, si on devait estimer le prix du bonheur, il s’approche de la dizaine d’euros :

    http://www.amazon.fr/Conversations-avec-sergio-leone-Simsolo/dp/2866422090/ref=sr_1_2?ie=UTF8&s=books&qid=1205671264&sr=1-2

    Très très fortement conseillé, c’est un bijou. Rien que pour Leone qui dévoile, à la fin de l’entretien, le plan d’ouverture de ce qui devait être son prochain film, qui finalement, ne se fera jamais… Waouh.

  2. […] Tu reviendras sur ce blog quand tu auras vu le film. Pour les autres, un billet vous attend sur details matter où je me suis […]

  3. zo. dit :

    Bizarre le « ping back » de mon blog qui s’affiche en commentaires.

    Merci Somno. Je crois que je vais m’offrir le bouquin quand j’aurais un peu réduit ma pile de trucs à lire ! Ca m’a l’air pas mal du tout.

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