L’âme de George Pelecanos

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George Pelecanos aime la musique noire américaine. Dans ses romans, elle occupe une place prépondérante. Il ne se contente pas de signaler que ses personnages écoutent la radio ou un disque, mais les fait discuter de musique, théoriser, acheter des albums, les classer par labels et années de sortie…

« – C’est ce passage-là, dit Quinn en montrant du doigt le lecteur de cassettes de la Chevrolet de Strange.

– Il dit : « Hug her ».

Strange fredonna les paroles :
– « Makes you want to love her, you just got to hug her, yeah. »

– « You just got to fuck her. », dit Quinn. C’est ce qu’il dit. Rembobine la chanson et écoute-la encore une fois.

(…)

– Ecoute, Terry, tu t’obsèdes sur des détails. Par une si belle journée, tu ferais mieux de te laisser porter par la chanson. C’est avec cet album que les Spinners ont débuté chez Atlantic. Certains disent que c’est le plus bel album de soul philadelphien qu’on ait jamais enregistré. »

– Oui, je sais, produit par Taco Bell.

– THOM Bell ! »

– Et ces deux mecs dont tu parles tout le temps, Procter et Gamble ?

– Gamble et Huff. N’empêche, cette musique, c’est le pied. Bon dieu, Terry, il aurait fallu que tu sois…

– … que je sois là, je sais.

– Exactement. Il suffit de rassembler tous les groupes qui jouaient surtout des chansons langoureuses en ce temps-là, les Chi-Lites, les Stylistics, Harold Melvin et Earth, Wind & Fire quand ils faisaient des morceaux lents, et on obtient la plus magnifique période de pop musique de toute l’histoire. C’est comme si l’Amérique avait enfin créé… sa forme d’opéra à elle, tu vois.« 

(George Pelecanos, « Soul Circus », 2003)

C’est un détail de son style d’écriture qui doit, à la longue, agacer plus d’un lecteur. Mais qui m’enchante. Mieux : Pelecanos écrit les livres que je rêve d’écrire. De la même manière que Tarantino réalise les films que je rêve de réaliser. Et il y a du Tarantino dans Pelecanos, et vice versa. Dans cette manie du détail, dans cette volonté de placer des références culturelles populaires. Les discussions entre Derek Strange et son ami Terry Quinn ne sont pas foncièrement différentes de celles entre les gangsters de « Reservoir Dogs » sur le sens caché d’un morceau de Madonna ou de Pam Grier et Robert Forster sur les Delfonics (« Jackie Brown »). Il s’agit toujours de digressions n’ayant rien à voir avec l’intrigue centrale, mais qui permettent de mieux cerner les personnages et leur « background ».

C’est ce détail qui fait toute la saveur des romans de Pelecanos, leur âme. Qui permet un prolongement du roman, si l’on est un peu curieux. Et nous devons être un certain nombre dans ce cas-là, puisque les traducteurs de « Soul Circus » avaient pris la peine de lister, à la fin de l’ouvrage, tous les titres de chansons cités.

Ecrit par Julien

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9 Responses to L’âme de George Pelecanos

  1. Lartiz' dit :

    Bel extrait, clairement une musique intemporelle, immortelle, des trucs qu’on garde avec soi une vie entière.
    Ce nlivre a été écrit en 2003 ?

  2. Julien dit :

    Yep, 2003 pour Soul Circus. Et ça se passe de nos jours, étant donné qu’ils écoutent pas mal de rap aussi. Très bon bouquin ! Hard Revolution est super aussi, toujours avec Derek Strange, mais dans les années 1960. Là encore la musique est centrale.

  3. zo. dit :

    Je te retourne ton compliment sur Ellroy. Ton post m’intrigue. Je n’ai jamais lu cet auteur.

  4. Tarek dit :

    Pas mal trouver le titre de l’article, l’âme de Georges Pelecanos (traduction the soul of Georges…), pour un article qui parle de musique, ici de soul précisément chapeau! au faite c’est la première fois que je poste un commentaire sur ce blog mais sa fait pas mal de temps que je le visite et je vais en profiter pour dire à quel point il est impressionnant, j’apprécie tout particulièrement le style d’écriture de Julien. Bon voila pour les éloges lol! bonne continuation.

  5. Julien dit :

    Merci à toi, ça fait plaisir !

  6. Rémi dit :

    Tarek, merci de nous faire savoir que notre dernière recrue a un fan :)

    Parce que ce blog n’est qu’un nouveau-né qui se découvre tout doucement, peux-tu préciser pourquoi tu trouves ce blog « impressionnant » ? On a finalement eu très peu de retours sur le blog dans son ensemble, et je serais curieux d’en savoir plus…

  7. Aircoba dit :

    C’est juste pour dire que je suis en train de découvrir l’auteur. J’lis « Soul Circus » en ce moment et j’ai aussi acheté « King Suckerman », pas à cause de ce billet hein (t’enflammes pas), son interview dans Gasface a été le déclic ;-) Et ça défonce. Pour des autistes comme moi qui mangent, boivent, travaillent et baisent (quand c’est possible) en musique, c’est royal.

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