Le film “L’Armée des morts” (“Dawn of the Dead”, en VO), réalisé par Zack Snyder, est un remake de “Zombie” de George A Romero, chef d’oeuvre du cinéma d’épouvante. Film de zombies classique avec hémoglobine à gogo, actes d’héroïsme et grandes lâchetés, frissons et sursauts, “L’armée des morts” comporte un passage qui m’a fait particulièrement froid dans le dos. Pas une attaque de mort-vivant au détour d’un escalier ou une fausse alerte dans l’obscurité, mais une image presque subliminale placée en ouverture du générique.
Celui-ci présente une succession d’images de chaos et d’extraits de (faux) journaux télévisés entrecoupés des habituels crédits, sur fond de Johnny Cash. L’une de ces premières images montre une scène de prière musulmane. Que vient-elle faire là ? Qu’a voulu signifier Zack Snyder via cette insertion ? Assimiler l’ensemble des musulmans à une menace terroriste semblable à celle des zombies ? Difficile à décrypter. Mais la suite, qui parle de virus se propageant à l’échelle de la planète sans qu’on sache comment l’enrayer, est loin de dissiper le malaise.
Quelque chose m’a toujours intrigué dans la série “Dr. House”. Je n’avais jamais réussi à mettre le doigt sur ce détail, ou plutôt sur cet ensemble de détails. Jusqu’à ce que je voie le dernier épisode de la troisième saison, diffusé la semaine dernière sur TF1.
Au cours de la séquence finale, le réalisateur nous montre Gregory House rentrer chez lui. La caméra reste à l’extérieur, puis effectue un lent travelling lorsque la porte se referme pour passer devant la fenêtre et nous permettre d’observer ce que fait House – il ouvre un colis qu’il vient de recevoir, mais l’intérêt n’est pas là.
Entre la porte et la fenêtre, la caméra passe devant le numéro de son appartement. C’est ce qui m’a soudain fait comprendre que cette série est en fait un long hommage à “Sherlock Holmes”, l’oeuvre littéraire d’Arthur Conan Doyle. Car ce numéro est le 221, référence directe à l’adresse de Sherlock Holmes à Londres, le 221B Baker Street.
Impossible, dès lors, de ne pas établir un grand nombre de correspondances à partir d’autant de détails qui laissent penser que “Dr. House” n’est, d’une certaine façon, qu’une adaptation joyeusement cinglée et dans le monde médical des enquêtes du plus célèbre détective de la littérature mondiale. Et que House est une sorte de réincarnation d’Holmes au XXIème siècle.
Les noms, déjà. House/Holmes. Les deux sont très proches. Le meilleur ami (le seul ami) de Gregory House s’appelle Wilson. Entre le Dr. Wilson et le Dr. Watson, il n’y a également qu’un pas. Les deux jouent d’ailleurs grosso modo le même rôle : celui de soutiens sans faille, sympathiques et dévoués à défaut d’être vraiment fûtés.
Ensuite, au niveau des caractères. House et Holmes sont deux génies misanthropes rejetant la compagnie du reste de la société, sûrs d’eux et pleins d’arrogance. Tous deux sont des toxicomanes : Holmes est accro à la cocaïne ; House à un médicament anti-douleur, la Vicodin. Et c’est seulement lorsqu’ils sont sous l’effet de ces produits qu’ils sont pleinement efficaces. Enfin tous deux sont des passionnés de musique, qui leur sert de refuge autant que de loisir. Sherlock Holmes pratique le violon. Gregory House joue de la guitare et du piano.
Dans leur façon d’enquêter, les liens sont nombreux. Le détective privé et le médecin avancent par déductions, qu’ils sont souvent les seuls à comprendre, aidés également par un sens incroyable de l’observation. On peut aussi très bien assimiler le reste de l’équipe de House aux policiers de Scotland Yard qu’Holmes prend sans cesse un malin plaisir à devancer et à rabrouer, même s’il arrive qu’ils l’aident – presque involontairement. Enfin, tous deux ne s’attachent pas à leurs clients/patients, ne les considérant que comme des cas, des énigmes à élucider. Une fois le mystère éclairci, ils rompent tout contact.
Cette multitude de correspondances aura sans doute sauté aux yeux de beaucoup de télespectateurs. mon cerveau doit être plus lent ; il m’aura fallu ce lent travelling, après des dizaines d’épisodes, pour faire enfin le rapprochement. Il y a sûrement d’autres points communs, mais ceux-ci me semblent les plus évidents.
“Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d’eau gazeuse; il est six heures du matin.
Il n’a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu’il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente-trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde à sa place exacte.
Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne d’erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu’ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l’ordonnance idéale, introduire çà et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur oeuvre : un jour, au début de l’hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux.
Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d’être déverrouillée, l’unique personnage présent en scène n’a pas encore recouvré son existence propre. II est l’heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor.
Quand tout est prêt, la lumière s’allume…
Un gros homme est là debout, le patron, cherchant à se reconnaître au milieu des tables et des chaises. Au-dessus du bar, la longue glace où flotte une image malade, le patron, verdâtre et les traits brouillés, hépatique et gras dans son aquarium.
De l’autre côté, derrière la vitre, le patron encore qui se dissout lentement dans le petit jour de la rue. C’est cette silhouette sans doute qui vient de mettre la salle en ordre; elle n’a plus qu’à disparaître. Dans le miroir tremblote, déjà presque entièrement décomposé, le reflet de ce fantôme; et au-delà, de plus en plus hésitante, la kyrielle indéfinie des ombres : le patron, le patron, le patron… Le Patron, nébuleuse triste, noyé dans son halo.“
“Hardcore comme reconnaître ses torts“, rappait Kery James en 1998 sur l’album Le Combat Continue de son groupe Ideal J. Pas facile, en effet, de reconnaître qu’on s’est planté, et que si c’était à refaire, assurément on ferait autrement.
C’est ce qui rend le rappeur Noreaga, membre avec Capone du binôme C-N-N (Capone & Noreaga) si attachant. En 2000, le duo sort son second album, The Reunion. Au début du meilleur titre de l’opus, ‘Invincible’, Noreaga lâche une phase incroyable. Quand j’ai saisi ce qu’il disait, j’ai dû me repasser le passage une bonne dizaine de fois pour être sûr d’avoir bien entendu.
“I can’t believe I fucked up and made a half-assed album” (“Je n’arrive pas à croire que j’aie déconné et fait un album naze“)
Premier temps. Déjà dingue. Noreaga avoue que son album solo précédent, Melvin Flynt – Da Hustler était foireux. Je n’avais jamais entendu ce genre de confession dans le rap. Ni ailleurs. Il semble être le premier déçu, abasourdi par ce qu’il estime être un album à peine écoutable. “J’ai merdé”, semble-t-il nous dire, et se dire à lui-même. Mais la suite est encore plus forte.
“My excuse is : my pop’s just died. And I ain’t wanna make music : my pop’s just died.” (“Mon excuse : mon père venait de mourir. Et je n’avais plus envie de faire de musique : mon père venait de mourir.“)
Deuxième temps. Non seulement Noreaga reconnaît ses torts, mais en plus il s’en excuse auprès de ses fans (pour info, la suite du couplet dit : “My fans stuck with me, my shit still went gold“, c’est-à-dire : “Mes fans ont continué à me soutenir, mon truc a quand même fait disque d’or“). Mais il y a dans sa façon de le dire quelque chose de presque bouleversant. Je pense qu’il s’agit de la répétition de “My pop’s just died”. Répétée et assénée comme une évidence, comme si Nore se trouvait face à un fan déçu lui demandant des comptes. Sans hausser la voix, presque sur le ton de la confidence. Pas besoin de crier pour toucher.
Il ne s’agit que de deux ou trois petites phrases perdues dans une carrière forte, à vue de nez, d’une grosse centaine de couplets. Mais elles méritent de résonner pour l’éternité dans la tête des auditeurs de rap, fans de Noreaga et de C-N-N ou non. Parce qu’une telle sincérité est rare. Même si elle n’empêcha pas que The Reunion soit aussi un “half-assed album”.
J’ai découvert les Quick Time Events (QTE) il y a quelques années, en jouant à Shenmue, sur Dreamcast, la dernière console sortie des labos de Sega. Comme l’explique le lexique du site GameKult, “les QTE désignent une séquence cinématique interactive où le joueur doit presser une série de boutons dans le bon timing pour poursuivre l’action“.
En gros : vous jouez, puis soudain le symbôle d’une touche de la manette apparaît à l’écran. Puis une autre. Etc. Vous avez un temps limité pour appuyer sur chaque touche indiquée. Ce système met à l’épreuve la vivacité d’esprit du joueur, teste ses réflexes. Et ses nerfs. Car la moindre erreur, le moindre temps de réflexion trop long de quelques centièmes de seconde ne sont pas pardonnés. Et rater trois fois de suite ces séquences tape violemment sur le système. Des manettes ont déjà été fracassées contre des murs pour moins que ça.
Mais ce détail de gameplay était génial. Il permettait une nouvelle façon de jouer, sollicitant le joueur d’une toute nouvelle manière. Resident Evil 4 ou encore God Of War ont par la suite réutilisé ce système de jeu. J’ai par ailleurs appris récemment que les QTE n’ont en fait pas été inventés par Shenmue mais par les créateurs du jeu Dragon’s Lair, en 1983, et que les équipes responsables de Shenmue ont simplement popularisé et réactualisé un concept alors vieux de plus de quinze ans.
George Pelecanos aime la musique noire américaine. Dans ses romans, elle occupe une place prépondérante. Il ne se contente pas de signaler que ses personnages écoutent la radio ou un disque, mais les fait discuter de musique, théoriser, acheter des albums, les classer par labels et années de sortie…
“- C’est ce passage-là, dit Quinn en montrant du doigt le lecteur de cassettes de la Chevrolet de Strange.
- Il dit : “Hug her”.
Strange fredonna les paroles :
- “Makes you want to love her, you just got to hug her, yeah.”
- “You just got to fuck her.”, dit Quinn. C’est ce qu’il dit. Rembobine la chanson et écoute-la encore une fois.
(…)
- Ecoute, Terry, tu t’obsèdes sur des détails. Par une si belle journée, tu ferais mieux de te laisser porter par la chanson. C’est avec cet album que les Spinners ont débuté chez Atlantic. Certains disent que c’est le plus bel album de soul philadelphien qu’on ait jamais enregistré.”
- Oui, je sais, produit par Taco Bell.
- THOM Bell !”
- Et ces deux mecs dont tu parles tout le temps, Procter et Gamble ?
- Gamble et Huff. N’empêche, cette musique, c’est le pied. Bon dieu, Terry, il aurait fallu que tu sois…
- … que je sois là, je sais.
- Exactement. Il suffit de rassembler tous les groupes qui jouaient surtout des chansons langoureuses en ce temps-là, les Chi-Lites, les Stylistics, Harold Melvin et Earth, Wind & Fire quand ils faisaient des morceaux lents, et on obtient la plus magnifique période de pop musique de toute l’histoire. C’est comme si l’Amérique avait enfin créé… sa forme d’opéra à elle, tu vois.“
(George Pelecanos, “Soul Circus”, 2003)
C’est un détail de son style d’écriture qui doit, à la longue, agacer plus d’un lecteur. Mais qui m’enchante. Mieux : Pelecanos écrit les livres que je rêve d’écrire. De la même manière que Tarantino réalise les films que je rêve de réaliser. Et il y a du Tarantino dans Pelecanos, et vice versa. Dans cette manie du détail, dans cette volonté de placer des références culturelles populaires. Les discussions entre Derek Strange et son ami Terry Quinn ne sont pas foncièrement différentes de celles entre les gangsters de “Reservoir Dogs” sur le sens caché d’un morceau de Madonna ou de Pam Grier et Robert Forster sur les Delfonics (“Jackie Brown”). Il s’agit toujours de digressions n’ayant rien à voir avec l’intrigue centrale, mais qui permettent de mieux cerner les personnages et leur “background”.
C’est ce détail qui fait toute la saveur des romans de Pelecanos, leur âme. Qui permet un prolongement du roman, si l’on est un peu curieux. Et nous devons être un certain nombre dans ce cas-là, puisque les traducteurs de “Soul Circus” avaient pris la peine de lister, à la fin de l’ouvrage, tous les titres de chansons cités.
Le film “Ghost Dog” regorge de détails qui font référence au hip-hop. Le moment où le personnage joué par Forest Whitaker croise et salue le producteur RZA (membre du Wu-Tang Clan et réalisateur de la bande originale du film). La scène où les rappeurs Timbo King, Dreddy Krueger et d’autres freestylent dans un parc sur l’instrumental d’‘Ice Cream’, fameux morceau de Raekwon (1995). Le couplet de Public Enemy rappé par un vieux mafieux… Mais il est un détail qui ne se contente pas d’être un clin d’oeil plaisant, qui donne au film une profondeur insoupçonnable si l’on n’y prête pas attention.
Au début du film de Jim Jarmusch, Ghost Dog vole une voiture pour aller remplir un contrat – il est tueur à gages. Une fois au volant, il glisse un disque dans l’autoradio du véhicule. Le morceau démarre : il s’agit de ‘From then till now’, de Killah Priest. Il le laissera durant tout le trajet, qui dans le film dure environ deux minutes. Le temps, donc, de bien laisser le spectateur s’en imprégner.
Killah Priest est un rappeur new-yorkais, proche du groupe Wu-Tang Clan. Son premier album, “Heavy Mental” (1998), est une merveille, un disque d’une force incroyable, dense, complexe, explosif et planant à la fois. Priest a une forme d’écriture très particulière : il avance par images très brèves, les additionnant les unes aux autres pour finalement créer un paysage en rimes.
“Guns, shootouts and crack sales, black males who pack jails, trapped in Hell. No peace, cold streets, surrounded by police…“
Le résultat est très fort : la description se complète petit à petit, de nouveaux éléments venant la préciser. Comme quand on entre dans une pièce sombre et que les yeux s’habituent lentement à l’obscurité.
‘From then till now’, porté par un instrumental mélancolique et hypnotique, fonctionne ainsi. “Le genre de morceau qu’on écoute la nuit, les yeux dans le vague, l’esprit nulle part“, écrivait E.I.A.I.S., chroniqueur-fantôme sur le site Abcdrduson. Il avait raison.
D’un point de vue esthétique, le morceau est en parfaite adéquation avec les scènes qu’il habille. La promenade en voiture, les rues froides, les lampadaires, les passants, les feux clignotants, la route, les aboiements d’un chien. Tout défile, et, sous l’effet de la musique, prend une connotation mystérieuse, étrange, belle.
Mais plus que les rues de sa ville, c’est son époque que Ghost Dog traverse. C’est en ayant cela en tête que l’on comprend à quel point le choix de ‘From then till now’ est judicieux. Killah Priest y fait, comme souvent, un parallèle entre le passé et le présent, comparant la situation actuelle des Noirs avec ce qu’elle était des siècles (voire des millénaires) auparavant, remontant jusqu’aux temps bibliques. Le fond du propos est sombre, comme l’est l’évolution : de rois à esclaves, de sages à dealers, des contrées magnifiques aux rues crasseuses des ghettos. Ghost Dog, lui, vit selon les préceptes d’un samouraï du XVIIème siècle, Jocho Yamamoto, compilés dans un ouvrage, le “Hagakure”. Il vit son temps en spectateur ascétique, constatant la disparition des valeurs, la lâcheté des êtres, la futilité du monde s’il n’est pas balisé par un code de l’honneur et une Voie.
“Now we act retarded, we forsook the wisdom of the fathers.“
Deux personnages d’un autre temps, perdus dans une époque qui n’est, au fond, pas la leur. Killah Priest et sa Bible. Ghost Dog et son “Hagakure”. Ce parallèle implicite est un coup de maître de la part de Jim Jarmusch et RZA. Film à détails et à clés, Ghost Dog est une oeuvre énigmatique dont les richesses se révèlent avec le temps.
J’ai toujours détesté me lever tôt. Pourtant, plus jeune, il est arrivé que je programme mon réveil une heure avant l’horaire habituel. C’était en 1998, j’étais collégien, et le jeu vidéo “Resident Evil 2″ venait de sortir. C’est dire s’il était passionnant.
Pour ceux qui ne le savent pas, la saga “Resident Evil” a traumatisé une génération de joueurs de PlayStation. Il reste aujourd’hui encore l’exemple parfait du survival horror, ce genre vidéoludique dans lequel l’objectif est simple : sauver sa peau dans un environnement hostile.
Dans “RE 2″, l’environnement hostile consiste en une armée de zombies et d’autres bestioles mutantes infectées par un virus. Je vous passe les détails du scénario. Rappelons seulement l’un des grands principes de ce survival horror : tuer zombies >> ouvrir porte >> si porte fermée, résoudre énigme et trouver clé pour ouvrir porte et pouvoir tuer nouveaux zombies.
Comme dans tout jeu video, il faut subir, entre chaque séquence de jeu, des temps de “loading”, pendant lesquels les décors et autres éléments du jeu se chargent. Dans “RE 2″, ces temps de latence interviennent entre chaque changement de pièce. Les programmateurs du jeu ont eu la bonne idée d’illustrer ces temps par un plan de la porte que l’on vient d’ouvrir : on entend les pas du personnage, puis la porte s’ouvre, sur un fond noir. Et l’on revient alors au jeu.
Ce détail m’a beaucoup marqué parce que pendant ce plan, il arrivait que des éléments sonores se mêlent à l’image. Le son du vent et des couinements si la porte donnait sur l’extérieur d’un bâtiment. Une musique d’accompagnement parfois : selon la tonalité de cette musique, on pouvait deviner si l’on arrivait dans un endroit hospitalier ou qui nécessiterait quelques coups de fusil à pompe en guise de crémaillère. Il me semble même – mais il y a bien longtemps que je n’ai pas rejoué à la saga “Resident Evil” – que l’on entendait parfois le bruissement fourbe de zombies rampants ou la course de dobermans décidés à vous bouffer. Mais je n’en suis même plus certain ; il se peut que j’aie été trop pris par le jeu et que mon cerveau malade ait inventé cela.
Il fallait donc rester constamment sur ses gardes, même pendant les temps de chargement. L’immersion totale. Et des souvenirs inoubliables pour tout “gamer”. Aujourd’hui encore il m’arrive de repenser à tout cela au moment d’ouvrir une porte. A part ça, je vais bien.
[Comme vous le savez, vous pouvez participer à ce blog. Voici le premier article écrit par un lecteur de ce blog, Julien.]
Dans “Les Promesses de l’ombre”, de David Cronenberg, une scène m’a particulièrement marqué. Précisons tout d’abord que ce film n’est pas avare en scènes mémorables : de l’assassinat au rasoir jusqu’au combat dans les bains publics en passant par la cérémonie d’initiation, les images se gravent automatiquement dans l’esprit du spectateur, par leur beauté ou leur violence brute. Parfois les deux.
Mais il en est une à côté de laquelle, je pense, beaucoup de gens ont dû passer. Nikolaï (Viggo Mortensen) et Kirill (Vincent Cassel) se trouvent tous deux au bordel. Les putes sont propriété de leur famille mafieuse. Saoûl, Kirill, qui est le supérieur de Nikolaï, oblige ce dernier à choisir une prostituée et à coucher avec elle devant lui. Il veut, dit-il, vérifier que Nikolaï n’est pas homosexuel.
La caméra tourne alors lentement et balaie la pièce, passant brièvement sur les visages des prostituées, jeunes filles venant d’Europe de l’Est, qui croyaient trouver à Londres un avenir meilleur. C’est ce moment-là, quand la caméra capte les regards. Ce qu’on y voit ? Un mélange de tristesse et de résignation, frappant et vraiment troublant. Pas quelque chose qui donne l’impression d’être joué, mais vécu, intériorisé. Réel. Au point que je me suis demandé s’il s’agissait d’actrices.
Ce moment-là – et d’autres – renvoie directement à ‘Nid de guêpes’, un morceau d’Akhenaton disponible sur son “Black Album” et qui raconte l’itinéraire d’une jeune Roumaine enlevée pour finir sur le trottoir à Nice. Puis morte sous un abribus. “Les promesses de l’ombre” n’est pas directement un film sur la prostitution – du moins ce n’est pas son thème central. Mais Akhenaton et Cronenberg en parlent en suivant le même mode de narration, via le journal intime d’une “fille de l’Est”, comme on dit, découvert après leur mort. Bouleversant morceau d’Akhenaton, soit dit en passant.
“Yeux tristes dans l’étreinte de gens sans amour, gens sans avenir, gens sans atours, gens qui la serrent mais à ses cris demeurent sourds.“
C’est ce que le rappeur marseillais écrit. Et c’est ce qui paraît flotter au-dessus de cette scène, entre la barre de strip-tease froide, la violence de Kirill et les corps offerts de force et pris pour passer le temps.